La Lettre du Cercle des Passeurs, par Frederika Van Ingen
« Calmez-vous dans votre tête, faites-la paix dans vos cœurs et les incendies se calmeront. »
Miguel Dingula, mamu kogi à Eric Julien, fondateur de Tchendukua
La Terre est malade des humains, et elle a fait entendre sa voix cet été de mille et une façons. Le remède, lui, est en nous. Or, comme le rappellent les hommes médecine navajos et bien d’autres, guérir ne signifie pas un retour à un état initial, mais une transformation profonde pour réorienter l’énergie dans le sens du vivant.
Plus de doute possible cette fois : la Terre est malade des humains. Le rythme de la rentrée nous invite à reprendre le cours de nos vies comme si de rien n’était. Mais en cette saison, la vie, la nature, nous envoient un autre signal : c’est le temps de trier le grain, de réserver le bon, à garder pour l’hiver ou à resemer, et de jeter le mauvais.
Et la récolte de cette fin d’été 2026 a bien le goût amer depuis longtemps annoncé : forêts brûlées, tremblements de terre, tornades, inondations, coulées de boue… Un goût de perte, de biens, et hélas aussi, de nombreuses vies… Les conséquences du réchauffement deviennent visibles, et surtout, sensibles : elles bousculent nos corps, nos émotions, nos cœurs, affolent nos pensées. C’est ainsi aussi que la Terre nous parle. Entendons son message : il est temps de trier, de repenser nos modes de vie, de fonctionnement collectif et individuel, et de nous réinscrire dans une vision à long terme, dans une perspective où la vie, la Terre, est au centre, et nos organisations humaines conçues à son service. C’est précisément ce qu’ont préservé jusqu’à aujourd’hui les visions du monde des peuples racines.
Le mamu (chamane) kogi Miguel Dingula résumait ainsi à Eric Julien, fondateur de Tchendukua : « La Mère souffre, sa peau se dessèche, elle s’épuise. Malade, elle ne supporte plus les poisons que nous lui administrons, ces « méga-projets » que nous nous obstinons à développer. Tremblements de terres, incendies, sécheresse, guerres, sont des alertes qu’elle nous envoie. » Il ajoutait : « Calmez vous dans votre tête, faites la paix dans vos cœurs et les incendies se calmeront.» Et encore : « Vous voulez aller toujours plus vite. Mais jusqu’où souhaitez vous allez plus vite ? »
Nos cultures ont prouvé leur puissance. Elles ont montré leur pouvoir d’agir sur le monde, et même d’en troubler les équilibres. Or l’une des plus grandes sagesses que rappellent ces visions du monde est celle-ci : le pouvoir va de paire avec une grande responsabilité. Il est temps pour nos cultures aussi d’endosser la responsabilité de leur puissance. Et de sortir de leur course effrénée.
Après des siècles à mettre en avant la toute puissance de l’action, qui a fini, ce dernier siècle, par se confondre avec l’agitation, il est temps de restaurer notre pouvoir d’être : de prendre le temps de « penser le monde », comme y invitent les Kogis. De comprendre que ses déséquilibres extérieurs commencent en nous-mêmes : « le chaos intérieur déborde sur l’extérieur », disent les Maasaï.
Pour parvenir à cela, les sociétés racines éduquent les humains à se connaître. Plutôt qu’en faire des « agissants », des « productifs », il s’agit d’abord de « mettre de l’ordre à l’intérieur », de nourrir l’être avant le faire. De confronter en soi le désir de toute puissance à la réalité de la vie, du vivant, pour apprendre à s’y ajuster, et à travers lui, à se connaître.
Car, ainsi que le rappellent ces philosophies, en chaque être se trouve déposé un projet, un don, une place dans l’écosystème qu’il se doit de découvrir pour contribuer aux équilibres. Tant que cette part de nous est inconnue, nous nous singeons les uns les autres, et nous nous agitons : nous cherchons des modèles, plutôt que d’incarner qui nous sommes. Pour parvenir à connaître cet être que nous sommes, les sagesses racines invitent à équilibrer la balance du temps, donc pour nous, ralentir : avant d’agir, revenir en soi, reconsidérer l’impact de son chaos intérieur, accueillir en soi les résidus émotionnels, psychologiques, de son histoire, des traumas collectifs, en prendre soin et les transformer… En un mot, retrouver la paix en soi avant d’agir sur le monde.
Dans un document video consacré aux Kogis, des mamus visitent en 2023 le mémorial du camp de concentration de Sachsenhausen, et expliquent : « certes, la guerre a pris fin, mais son énergie, elle, continue de vivre. » Pour eux, ce qui s’est vécu là, comme tous nos conflits trop vite refermés, qu’ils soient extérieurs ou intérieurs, continue de vivre en nous, dans nos familles, et dans nos liens à la Terre, jusqu’à ce qu’un travail spirituel soit réalisé pour le soigner…
Prendre soin de nos intériorités, pour les peuples racines, est une responsabilité individuelle ET collective. Car elles ne sont pas séparées, ni entre elles, ni de la Terre, qui ne souffre aujourd’hui que de nos blessures intérieures projetées sur elle. Cette perspective va au-delà du simple travail psychologique sur soi : elle englobe notre participation active, qu’on le veuille ou non, à la qualité de l’écosystème !

Que nous l’ignorions ou pas, notre vie intérieure participe aux équilibres comme aux déséquilibres. Le reflet de la colère qui gronde dans nos poitrines, en plus de consumer nos liens humains et de déclencher des conflits et des guerres, réchauffe chaque jour un peu plus son climat. Ignorants de la source de vie qui les anime, nos cœurs secs assoiffés assèchent ses rivières et ses nappes. Peu à peu, nos peurs globalisées lèvent des vents de folie, déclenchent des tempêtes, des incendies, déchaînent les éléments. Ce qui à première vue est une métaphore, est en réalité une chaîne de causes à effets, qui prend sa source à l’intérieur, amplifiée au fil du temps, des générations, et dont la réalité explose maintenant sous nos yeux : la Terre, que nous avons transformée à notre image au lieu de nous adapter à ses lois, souffre de notre incapacité à réparer nos liens, intérieurs, extérieurs, humains, comme plus qu’humains. Et forcément, elle réagit…
La Terre est malade des humains, et le remède est donc déposé en nous-mêmes. Mais, ainsi que le rappellent les hommes médecine navajos et bien d’autres, guérir ne signifie pas un retour à un état initial, mais une transformation profonde. Une transformation qui remet l’énergie en mouvement, et parce qu’elle réintègre les lois du vivant.
L’écoanxiété, par exemple, est un symptôme d’un déséquilibre global qui s’exprime à travers nous. Mais plutôt que de la percevoir comme un « malaise », elle est une opportunité de descendre en nous-mêmes pour comprendre ce qui nous agit, pour apaiser ce qui nous agite… De retrouver notre centre pour choisir en conscience de créer depuis ce qui, profondément, nous agit, et non réagir en agitant le monde à travers nous.
Ce symptôme appartient au collectif. C’est à lui de soigner la source du mal qu’il exprime. Il nous offre une occasion de nous réunir au chevet du vivant et de choisir (ex : l’initiative citoyenne Un commun accord). Quant aux individus qui composent ce collectif, à chacun de prendre soin de cette part de nous à travers laquelle les éléments peuvent retrouver leurs équilibres. De dénouer, ensemble, les fils emmêlés de nos liens blessés, défaire les nœuds de nos histoires individuelles et de nos traumas culturels hérités, pour restaurer la paix, et agir depuis cet état intérieur. Car c’est en nous-mêmes que toutes les pollutions, pulsions « consummatrices » prennent leur source. Et face aux défis qui s’annoncent, l’hyper-agitation nous guette…
Ralentissons collectivement. Déplaçons notre quête de la croissance vers celle de l’équilibre. Cherchons en nous la médecine, le remède que nous sommes. Accompagnons nos enfants à la trouver en eux. Et ouvrons des espaces pour accueillir, ressentir, transformer nos maux, nos peurs, nos manques, nos impatiences, nos ombres, et apaiser nos guerres intérieures. Dans la perspective de restaurer l’écosystème dont nous sommes : tel est le changement de regard essentiel auquel ces sagesses ancestrales nous invitent, pour reprendre notre responsabilité.
La bonne nouvelle, c’est que cette responsabilité va de paire avec notre vrai pouvoir, notre « médecine » : en accueillant le don que nous sommes pour la vie, individuellement et collectivement, nous retrouvons notre place dans l’écosystème, et nous pouvons alors le déployer à son service et dans la joie.
Là encore, les sagesses de ces peuples, leurs principes et lois du vivant qui nous animent et nous habitent, nous en indiquent la direction. Allons-nous l’emprunter ?…
Pour aller plus loin :

Pour se préparer à cette période de l’année où, dit-on, le voile entre le monde des vivants et des ancêtres est le plus mince, je recevrai Hazel Volk, autrice et praticienne en reconnexion au Vivant et aux lignées ancestrales. Hazel s’est installée dans le Nord-Ouest canadien après dix années dans le désert australien.
Elle accompagne la réintégration éthique et incarnée d’une éco-spiritualité et d’une vision animiste ancrées dans le territoire, renouant mémoire ancestrale, lien à la Terre et relation au plus-qu’humain.
Pour elle, retrouver le lien aux ancêtres lointains, au-delà de la seule guérison familiale, est aussi devenu une manière de retrouver sa place dans la toile du Vivant et de réapprendre à habiter la Terre avec un sentiment d’appartenance fondé sur la présence, la réciprocité et une compréhension vécue de l’interdépendance.
Elle partagera lors de cette rencontre une réflexion autour de cette question : comment la reconnexion aux ancêtres peut-elle devenir une porte vers une relation plus profonde au Vivant, au territoire et à notre place dans le monde ?
Elle est l’autrice de La Sagesse des Ancêtres – Réveillez votre lien au Vivant, paru aux éditions Trédaniel en 2023.
https://www.terredesancetres.fr
(Replay disponible pour les inscrits)
Inscription pour le 13 octobre

Depuis 20 ans, le photographe et réalisateur Franck Vogel côtoie les Bishnoïs au Nord-Ouest de l’Inde. Il a documenté et recueilli leurs sagesses, et traduit auprès de nos cultures leurs principes essentiels : 29 lois que ce peuple incarne sans faillir pour vivre en harmonie avec la nature. Une belle source d’inspiration dont il viendra nous parler à l’occasion de la sortie de son livre : « Réveillez le Bishnoï qui est en vous » (L’éditeur à part).
Depuis 1485, les Bishnoïs du Rajasthan vivent selon des principes d’équilibre entre l’humain, la nature et la communauté. Bien avant que notre monde ne parle de développement durable ou de ben-être au travail, ils avaient compris l’essentiel, et ils le pratiquent encore aujourd’hui.
Comment peuvent-ils nous inspirer ? Comment l’ont-ils inspiré lui-même ? Nous échangerons avec Franck autour de ce peuple incroyable qui, au cœur du désert, incarne l’harmonie avec la nature au quotidien.
(Replay disponible pour les inscrits)
Inscription pour le 8 décembre

La Tribu de rentrée aura lieu le mardi 22 septembre de 19h à 20h30. Et la suivante se tiendra le mardi 10 novembre.
Les tribus sont ouvertes sur adhésion, à ceux qui ont déjà participé à un stage, une rencontre du Cercle des Passeurs, et qui souhaitent continuer de nourrir le lien à leur rythme.
Le programme des stages 2027 sera dans la newsletter de décembre.
| Le programme des stages 2027 sera dans la newsletter de décembre. |
éd. Les Liens qui Libèrent
Ce ouvrage, met en lumière les principes essentiels inspirés des peuples racines pour reconstruire des cultures symbiotiques.
éd. J’ai Lu.
10 ans déjà ! Je mets ici à l’honneur mon premier livre sur ce thème qui m’anime, publié en 2016, écoulé depuis à près de 27 000 exemplaires.
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